Thibault de Montaigu & Grégory Turpin – Comblés de grâce

Publié le 01/01/2021

UN ÉCRIVAIN PLUS CONNU POUR ÉVOQUER SES DÉRAPAGES NOCTURNES QUE SA QUÊTE DE LUMIÈRE ; UN MUSICIEN SORTI DU CARMEL QUI GLISSE DANS DES ZONES D’OMBRE AVANT D’EN RESSURGIR : THIBAULT DE MONTAIGU ET GRÉGORY TURPIN ONT TOUS LES DEUX SOMBRÉ ET ÉTÉ TOUCHÉS PAR LA GRÂCE. CHACUN AVEC SON PARCOURS, SON ART ET SES MOTS, ILS NOUS RENDENT CE MYSTÈRE SENSIBLE.

En Argentine, où il s’est installé avec femme et enfants, Thibault de Montaigu, auteur de romans mondains plutôt orientés débauche, connaît une profonde dépression. Il part alors sur les traces de Xavier Dupont de Ligonnès pour écrire un livre sur cet homme ayant disparu après l’assassinat de toute sa famille à Nantes, en avril 2011. Mais, dans un monastère où le fuyard se serait réfugié, l’écrivain, baigné par le chant des moines, est soudain touché par la grâce. L’enquête se réoriente bientôt vers l’homme auquel Montaigu aurait voulu se confier au sujet de ce bouleversement : son oncle Christian, franciscain, qu’un cancer, soudain, affecte et emporte. Ce puissant et surprenant parcours de conversion est le sujet de La Grâce (Plon), l’un des livres les plus étonnants et réussis de cette rentrée littéraire. Voilà l’occasion rêvée d’une confrontation avec un autre artiste travaillé par la grâce, Grégory Turpin, musicien qui s’est lui aussi confié, dans Clair Obscur (Première Partie), sur les aléas de la lumière. Après sa conversion et son entrée au carmel à tout juste 18 ans, le jeune homme est obligé de quitter ses frères religieux pour des raisons de santé et découvre le succès musical, l’addiction et le dégoût. Par un « non » à une nouvelle proposition de drogue récréative et l’aveu de son effondrement, Turpin retrouve finalement la grâce perdue. Autour de la table ronde d’un café bruyant du XIIIe arrondissement, nous avons évoqué, avec ces deux témoins, Dieu, sa grâce et leurs trajectoires.

Contrairement à Thibault de Montaigu, qui s’est tenu très longtemps éloigné de la religion, toi, Grégory Turpin, tu as vécu très jeune une conversion avant de vivre comme une rechute…

Grégory Turpin : Je venais d’un milieu plutôt populaire, dans lequel il y avait une tradition chrétienne mais pas de fondements moraux. Et puis je me suis converti et je suis devenu religieux à 18 ans, au carmel, où je suis resté un an. J’ai dû quitter le couvent et faire l’expérience de la vie sans Dieu, avant d’adhérer de nouveau à cette grâce.

Thibault de Montaigu : Et comment y es-tu revenu la seconde fois ?

GT : J’avais commencé ma carrière de chanteur et ça marchait bien. J’avais du succès, je sortais beaucoup et je prenais de la cocaïne tous les soirs, pas pour faire la fête mais pour tenir sur scène et parce que ça me permettait d’être celui que je rêvais d’être : confiant et sans inhibition. En réalité, je vivais dans un tel désespoir que j’ai tenté plusieurs fois de me suicider. Un soir, on m’a proposé de l’acide et je me suis dit que si je disais oui cette fois-ci j’allais franchir un point de non-retour. J’ai refusé, j’ai repris ma voiture complètement bourré pour rentrer chez moi et je me suis alors mis à pleurer et à prier. En repensant à un poème de sainte Thérèse, j’ai compris que ce qui ferait mon bonheur ce n’était pas ce que j’étais en train d’entreprendre pour un avenir plus ou moins glorieux, mais qu’il fallait choisir Dieu, et le choisir maintenant. Ça a été un basculement total en une nuit. Dans ton livre, Thibault, tu reviens sur le fait qu’on a souvent tendance à vouloir gommer cette expérience de l’ombre, que la plupart des saints ont pourtant connue. en quoi est-elle constitutive de la grâce ?

TM : Il y a quelque chose d’essentiel qui se joue là-dedans : il faut avoir épuisé tout ce qui fait qu’on s’éparpille, toutes ces tentations, ces fantasmes, ces envies de se comparer ou de ne vivre que dans l’hypothèse d’un avenir lointain… Il faut que tout cela s’écroule pour qu’on se retrouve seul et sans secours extérieur. Alors, dans cette obscurité, cette voix en nous qui nous est plus intime que nous-mêmes peut jaillir. Je crois d’ailleurs qu’il y a quelque chose de cet ordre qui se joue chez tous les grands saints, comme saint Augustin, Charles de Foucauld, saint François : au fin fond du désespoir, on se retrouve nu face au mystère de Dieu et c’est à ce moment qu’on est capable d’accomplir le saut de la foi. Même la dépression peut relever d’une forme de grâce, c’est peut-être là où ça commence !

GT : Je pense que notre société fait tout pour qu’on évite d’entrer dans l’intime et qu’on reste au contraire sur l’apparence et les réseaux virtuels. Quand je suis sorti du Carmel, où j’avais deux heures d’oraison par jour, pourquoi ai-je perdu pied ? D’abord, en raison d’un sentiment d’échec, parce que je n’avais pas tenu le rythme pour des raisons de santé, mais c’est aussi parce que je n’arrivais plus à trouver ce moment quotidien de silence et de contemplation. Rien ne nous pousse à cela dans notre société et aujourd’hui mon défi pour entretenir cette grâce c’est de trouver ces moments, parce qu’on passe nos journées à sortir de nous-mêmes. J’ai choisi de les vivre le matin, notamment, parce que c’est à ce moment-là qu’on est le plus attentif et pas encore happé par la journée.

TM : Le don n’est qu’au présent, on ne peut pas le capitaliser. D’où l’importance du sacré et du rituel.

L’ÉGLISE EST LÀ POUR NOUS LES OFFRIR. ELLE EST POURTANT ACTUELLEMENT TOUJOURS PRÉSENTÉE COMME DÉSUÈTE…

TM : Aujourd’hui, c’est vrai que les gens se construisent une spiritualité plus ou moins individuelle parce qu’ils ne supportent plus aucune instance supérieure qui les définirait, que ce soit l’Église, la famille, les syndicats ou les partis politiques… Je leur explique toujours que la religion c’est une langue pour parler avec Dieu qui a été développée à travers les siècles par des penseurs, des artistes, des fidèles, des théologiens, des saints et que cette langue a permis d’enrichir énormément le dialogue ! Essayer de parler avec Dieu en inventant son propre langage, c’est aussi orgueilleux qu’absurde.

GT : Dans l’Évangile, Jésus s’adresse aux riches et aux pauvres d’une manière complètement différente et quand il voit un pauvre il accomplit un miracle pour lui manifester sa grâce. Je pense qu’à notre époque nous sommes tous ces pauvres-là, mais que l’Église diocésaine, après avoir eu tendance à tout moraliser, a un peu déserté ce champ de la grâce et de l’expérience de Dieu.

TM : On confond la religion avec la morale – c’est l’attaque de Nietzsche contre le christianisme, alors qu’au fond, dans le Nouveau Testament, il n’y a aucun commandement, sauf un : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Ce n’est pas du tout codifié, comme dans les autres religions. L’ouverture à l’au-delà, à l’idée d’une transcendance accessible par l’incarnation, voilà tout de même le premier miracle du christianisme.

QUELLE A ÉTÉ LA RÉACTION DE VOS PROCHES ?

GT : Comme le dit Jésus, nul n’est prophète en son pays, et c’est donc toujours un peu compliqué parce que les gens vous figent dans une image et acceptent rarement que vous changiez.

TM : Pour moi, ça a été très difficile aussi : je viens d’un milieu de bobos parisiens qui sont à l’extrême opposé de tout ça ! Ils trouvaient que j’en rajoutais, que c’était un délire d’écrivain… Évidemment, je suis la blague classique ! « Ça va, mon père ? Tu ramènes ton vin de messe ? » On me lance ça en permanence… Je crois qu’il n’y a que par l’exemple et la tolérance qu’on convainc petit à petit, en montrant comment ça nous transforme, comment agit cette joie surnaturelle et mystérieuse dont parle Bernanos.

GT : Ça nous donne une énorme responsabilité. Je vois ça avec ma famille : ils imaginent le chrétien comme la personne parfaite. Moi, ce qui m’a attiré quand j’étais ado c’était justement de me dire que si les gens imparfaits qui fréquentaient les églises y avaient leur place alors j’avais aussi la mienne !

POURQUOI CERTAINS SONT-ILS TOUCHÉS PAR LA GRÂCE ET D’AUTRES NON ?

GT : On est tous appelés à recevoir cette grâce, mais ce qui va la favoriser ce sont des rencontres. Moi, c’est un prêtre et son exemple de vie qui m’ont rendu disponible à recevoir la grâce.

TM : Ce qui est fou, c’est que ça peut aussi être un geste très simple. J’ai lu un livre de Jean- Yves Leloup dans lequel il raconte comment un jour, alors qu’il était perdu dans sa vie, qu’il souffrait, qu’il n’avait plus rien et qu’il pensait à se suicider, dans un café de gare, une vieille dame a laissé pour lui un café et un croissant avant de disparaître. Ce simple geste de charité l’a refait basculer du côté de la grâce.

UNE FOIS QU’ON EST TOUCHÉ PAR LA GRÂCE, CE N’EST PAS LA CONCLUSION D’UN DRAME, MAIS LE DÉBUT D’UNE AUTRE AVENTURE…

TM : Il y a une responsabilité par rapport aux autres, mais aussi pour soi. J’ai cherché longtemps ce que je devais en faire. Mon oncle Christian s’est senti appelé ; saint François d’Assise s’est senti appelé… Moi, je me sentais incapable de faire le sacrifice de vie qu’ils ont accompli. Mais écrire ce livre m’a permis de comprendre que, finalement, je suis appelé à témoigner.

GT : Je suis impressionné par l’apôtre Paul : il n’a jamais connu Jésus. À l’époque où il vit, il n’y a pas d’Évangiles. Il s’appuie uniquement sur la grâce qu’il a reçue, qui va l’habiter, nourrir son intuition, et c’est ainsi qu’il devient l’un des plus grands évangélisateurs.

TM : Cela étant, c’est presque plus beau quand la foi dépend d’une adhésion naturelle, qu’on suit Dieu sans forcément avoir été touché par la grâce, avec l’espérance des enfants dont parle Péguy, sans l’ombre d’un questionnement.

VOUS TÉMOIGNEZ TOUS LES DEUX À TRAVERS L’ART : LA MUSIQUE OU LA LITTÉRATURE. EST-CE QUE CETTE EXPÉRIENCE DE DIEU A CHANGÉ VOTRE MANIÈRE DE LE PRATIQUER ?

TM : Déjà, je ne pourrai plus faire de roman. Être transparent est devenu important : j’ai expérimenté cette chose surnaturelle qu’est la confession, que ce soit en écrivant ou devant un prêtre. À partir du moment où on est transparent vis-à-vis de soi- même comme vis-à-vis de Dieu, on est en même temps lavé, sauvé, aimé. C’est quelque chose que j’ai senti physiquement pendant l’écriture du livre : plus j’étais vrai, plus j’étais sincère, plus c’était juste et plus je retrouvais « l’accord parfait » dont parle Julien Green à propos de la grâce. Avant, je me regardais écrire, j’essayais de flatter mon ego dans les tournures de phrase… Évidemment, c’est important la beauté du rythme et du style, mais, comme le dit Pascal, uniquement parce que les beautés visibles sont le signe des invisibles. Je pense que tout art qui n’est pas habité par cette tension spirituelle, quelle qu’elle soit, manquera toujours de quelque chose d’essentiel.

GT : Je ne peux pas imaginer faire de la musique autrement que de la manière dont j’en fais aujourd’hui, parce que, pour moi, faire de la musique c’est livrer mon âme. Le tournant a été radical : ça partait d’un désir d’authenticité qui ne pouvait que transparaître.

TM : La musique est quand même l’art le plus proche du divin. Ce n’est pas un hasard si, pour moi, cette grâce s’est manifestée avec les chants grégoriens.

LA VIE RELIGIEUSE A SES PROPRES TOURMENTS ; C’EST CE QUE VOS LIVRES MONTRENT AUSSI. L’AVENTURE ET LES ÉPREUVES NE CESSENT PAS DANS LE CLOÎTRE…

TM : Christian a choisi d’être frère franciscain, donc dans le monde et l’action, et confronté à des réalités difficiles. Il a été déçu par rapport à ses attentes – revenir aux premiers temps des Franciscains – parce qu’il s’est heurté à la réalité de son siècle. Comme disait Péguy, « tout commence en mystique et se termine en politique ». Les ordres contemplatifs se compromettent sans doute moins.

GT : Quand je me suis converti adolescent, j’avais un tel désir d’absolu et de pureté que mon cœur voulait que j’aille dans un ordre contemplatif. En fait, j’ai dû quitter le Carmel parce que mon corps ne me permettait pas de vivre la vie dans laquelle j’étais le plus heureux. J’ai quitté la communauté, j’ai fait n’importe quoi, mais en fait ma foi était tellement dans l’idéalisme qu’elle était désincarnée, et c’est mon corps qui m’a rappelé qu’elle devait justement s’intégrer dans une réalité. Mon désir profond c’était d’être uni à Dieu et de l’être sans le regard des autres, et pourtant je me retrouve sur scène à parler de lui, à chanter, à témoigner. Ce qui distingue le christianisme des Voies de développement personnel, n’est-ce pas justement la question de l’incarnation ?

TM : Tous ces trucs sont faits pour le bien-être personnel alors que le christianisme porte précisément l’idée que le bonheur est dans l’amour et dans le fait de s’oublier soi-même pour les autres. Ces chemins à la mode demeurent très autocentrés, alors qu’on peut expérimenter dans toute vie chrétienne une chose fabuleuse : quand on commence à être dans l’humilité, le détachement, le renoncement à soi-même, on découvre alors tout ce qui nous est soudain donné par surcroît !

GT : J’ai publié un petit guide pour apprendre à prier, dans lequel j’ai accompli le chemin inverse : j’avais lu plein de livres de développement personnel et je me suis rendu compte que, dans ces livres, on avait enlevé le Christ pour le remplacer par la recherche de soi-même. J’ai donc proposé un guide qui remettait simplement Jésus au centre, en partant de la demande des personnes plutôt que d’une volonté d’enseignement. Il y a aujourd’hui une soif qui se manifeste de manière évidente et, alors que l’Église a deux mille ans d’histoire, d’expérience de la pâte humaine et de l’âme, on ne se montrerait pas capable d’y répondre ?

EST-CE QU’ON EST DANS UNE ÉPOQUE PARADOXALEMENT PROPICE À LA CONVERSION, EN RAISON DE L’ÉPUISEMENT DU MATÉRIALISME, OU ALORS VOS PARCOURS DEMEURENT-ILS MARGINAUX ?

GT : Ce n’est pas marginal en France : il y a 50 000 nouveaux évangéliques chaque année. Mais il n’y a pas suffisamment de conversions dans l’Église catholique, pour différentes raisons, notamment historiques : on était tous catholiques avant et aujourd’hui on ne se pose plus la question d’avoir à faire des disciples.

TM : On est quand même en train de passer d’un modèle de catholicisme culturel à un modèle de catholicisme de conversion. Je suis frappé par le nombre de gens qui, après avoir lu mon livre, me disent : « Quelle chance tu as ! J’aimerais tellement croire ! » Je leur réponds qu’il ne faut rien attendre de soi-même pour que la grâce survienne, c’est tout le paradoxe de Dieu. On ne peut pas être dans ce volontarisme contemporain, ça commence au contraire par l’humilité. Dieu prend mille et un chemins pour nous rejoindre.

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écrit par Romaric Sangars

Romaric Sangars, écrivain et critique littéraire, est né en 1977 à Grenoble. Il a publié aux Éditions Léo Scheer un roman "Les Verticaux" et un récit "Conversion".

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